Une tradition transmise : les racines du Taiji Quan et du Qi Gong à l’École Bái Lóng
Publié le 19 Septembre 2026
S’inscrire dans une transmission
Dans les arts martiaux chinois traditionnels, un enseignement ne commence jamais véritablement avec celui qui le dispense.
Derrière une forme, une posture ou un principe se trouvent souvent plusieurs générations de pratiquants qui ont consacré une partie de leur vie à apprendre, comprendre, approfondir puis transmettre à leur tour ce qu’ils avaient reçu.
À l’École Bái Lóng, cette notion de transmission occupe une place essentielle. Elle permet de savoir d’où viennent les pratiques enseignées, de respecter leurs principes et de ne pas confondre évolution et rupture avec la tradition.
Notre Kung-fu principal possède sa propre filiation, issue notamment de l’enseignement de Maître Trân Kinh. Son origine et sa transmission font l’objet d’un article spécifique.
Pour le Taiji Quan et une partie importante du Qi Gong, une autre branche joue un rôle majeur : celle reçue par l’intermédiaire de Maître Yuan Hong Hai, lui-même formé auprès de plusieurs grandes figures du Wushu chinois, parmi lesquelles Wang Peikun et Cai Longyun.
Cette histoire ne forme pas une chaîne parfaitement linéaire. Elle ressemble davantage à un arbre dont différentes branches convergent vers un même enseignement.
Comprendre ces racines permet de mieux saisir pourquoi le Taiji Quan et le Qi Gong pratiqués à Bái Lóng sont abordés non comme de simples activités physiques, mais comme les expressions contemporaines d’une culture martiale et corporelle ancienne.
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Wang Peikun : une grande figure du Wushu chinois
Wang Peikun (王培锟) appartient à la génération qui a profondément marqué le développement du Wushu chinois dans la seconde moitié du XXe siècle.
Originaire du Fujian, il commence à pratiquer très jeune dans un environnement où les arts martiaux populaires sont encore très présents. Après une première approche du Shaolin durant son adolescence, il rejoint l’Institut des sports de Shanghai, où il bénéficie d’un cadre de formation exceptionnel. Il y reçoit l’enseignement de plusieurs grandes figures du Wushu chinois : Zhou Shibin, ancien instructeur de Jingwu spécialiste de boxe et de lutte chinoise, Cai Longyun, Wang Jurong, fille du maître Wang Ziping, ainsi que Hu Weiyu, Zhang Lide et Wu Yukun. Wang Peikun évoquera plus tard avec beaucoup de respect l’enseignement reçu de cette génération de maîtres.
Diplômé en 1964, il reste à l’Institut des sports de Shanghai comme enseignant. Sa carrière le conduit rapidement bien au-delà du simple rôle de professeur : il devient entraîneur de l’équipe de Wushu, participe au développement du Sanda au sein de l’institut, contribue aux grands travaux nationaux consacrés au patrimoine martial chinois et intervient pendant plusieurs décennies dans la formation, la recherche et l’arbitrage international.
Au fil de sa carrière, Wang Peikun devient l’une des personnalités majeures du Wushu chinois : 9e Duan, arbitre international, ancien directeur du département de Wushu de l’Institut des sports de Shanghai, membre du comité d’experts de l’Institut national de recherche sur le Wushu et professeur reconnu dans toute la Chine. Des sources institutionnelles chinoises le présentent également parmi les dix grands professeurs de Wushu du pays.
Son expertise ne se limite pas aux formes sportives modernes. Les interventions qu’il donne encore plusieurs décennies plus tard montrent son attachement profond au Wushu traditionnel, au Taiji Quan, aux applications martiales et à la nécessité de préserver les principes anciens tout en faisant évoluer leur transmission. En 2014, l’Université des sports de Pékin l’invite ainsi à donner une conférence entière consacrée au Taiji Quan, abordant notamment sa nature martiale, sa tradition, ses méthodes et ses applications.
Bien que Wang Peikun ait lui-même compté parmi les élèves avancés de Cai Longyun, leurs enseignements se retrouvent directement dans la formation de Maître Yuan Hong Hai, qui eut l’occasion d’étudier auprès de chacun d’eux à l’Institut des sports de Shanghai.
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Cai Longyun : l’enracinement dans une tradition familiale
Cai Longyun (蔡龙云, 1928-2015) appartient aux grandes figures du Wushu chinois du XXᵉ siècle. Son parcours réunit de manière particulièrement remarquable transmission familiale, pratique martiale réelle, recherche, enseignement et institutionnalisation du Wushu.
Il commence les arts martiaux dès l’âge de quatre ans auprès de son père, Cai Guiqin, maître reconnu de Hua Quan (华拳). Cette formation familiale est extrêmement exigeante : travail quotidien des bases, des jambes, des positions et des formes. Très jeune, Cai Longyun développe ainsi une solide maîtrise du Hua Quan, qui restera toute sa vie l’un de ses arts de référence. Il élargira ensuite sa pratique à d’autres traditions, notamment le Shaolin, le Taiji Quan et le Xingyi Quan. L’Administration générale des sports de Chine souligne également qu’il était particulièrement réputé pour ses qualités de combat.
Cette dimension martiale ne relève pas uniquement de la théorie. En 1943 puis en 1946, Cai Longyun participe à Shanghai à des rencontres opposant boxe chinoise et boxe occidentale. Les sources officielles chinoises rapportent qu’il vainquit alors le boxeur russe Masolov puis le boxeur américain Russell, ce qui lui valut le surnom de « Shénquán Dàlóng » (神拳大龙), que l’on peut traduire par « Le grand dragon au poing divin ».
Mais sa contribution la plus importante se situe peut-être encore davantage dans la transmission.
À partir de 1960, Cai Longyun rejoint l’Institut des sports de Shanghai, où il prend des responsabilités dans l’enseignement du Wushu. Il participe ensuite pendant plusieurs décennies à la structuration de l’enseignement martial en Chine. En 1986, lors de la création de l’Institut national de recherche sur le Wushu, il en devient vice-directeur et occupe cette fonction pendant plusieurs années. Il sera également vice-président de l’Association chinoise de Wushu, membre du comité national consacré à la recherche martiale et 9ᵉ Duan.
Son travail ne se limite pas à l’administration ou à l’enseignement pratique. Cai Longyun est aussi l’un des grands théoriciens du Wushu moderne. Il rédige plus d’une dizaine d’ouvrages consacrés notamment au Hua Quan, à l’entraînement fondamental, à l’escrime chinoise et aux traditions de Shaolin. Il dirige également la rédaction du premier règlement chinois de compétition de Wushu et participe à la conception des manuels destinés aux établissements supérieurs d’éducation physique.
Jusqu’à un âge avancé, il poursuit ce travail de transmission. En 2008, la Commission municipale de l’éducation de Shanghai crée le « Cai Longyun Master Studio », destiné à préserver et transmettre son héritage. Il y poursuit notamment la rédaction d’un vaste corpus consacré au Hua Quan. L’Université des sports de Shanghai conserve encore aujourd’hui cet atelier parmi ses structures consacrées à la transmission des arts traditionnels chinois.
Cette volonté de préserver la tradition ne signifiait pas pour lui conserver les arts martiaux sous une forme figée. Ses travaux cherchent au contraire à organiser, analyser et rendre transmissible un savoir ancien sans en perdre la substance martiale. Les responsables de l’Université des sports de Shanghai lui reconnaissent un rôle majeur dans la collecte, l’étude, la préservation et l’internationalisation du Wushu traditionnel.
La dimension humaine de son enseignement est tout aussi importante. Les témoignages officiels consacrés à Cai Longyun insistent sur son attachement au Wǔdé (武德). Il considérait que la pratique devait former non seulement le corps et la technique, mais aussi la volonté et le comportement du pratiquant : respect du professeur, droiture, courage, sens des responsabilités et respect d’autrui.
Fait révélateur de sa conception de la transmission, alors qu’il avait formé de nombreux pratiquants devenus eux-mêmes des références, Cai Longyun affirmait volontiers qu’il n’avait pas « de disciples », mais des élèves « formés par l’école et par le pays ». Cette formule traduit bien son passage d’une transmission strictement familiale vers une conception plus large de l’enseignement, sans rupture avec les valeurs traditionnelles.
Parmi les élèves avancés cités par les sources officielles chinoises figurent notamment Wang Peikun et Qiu Pixiang, qui deviendront à leur tour des figures majeures de l’enseignement et de la recherche sur le Wushu.
De Cai Longyun et Wang Peikun à Yuan Hong Hai
Yuan Hong Hai bénéficie directement de l’enseignement de ces deux grandes figures à l’Institut des sports de Shanghai. Il étudie auprès de Wang Peikun, lui-même élève avancé de Cai Longyun, mais reçoit également l’enseignement direct de Cai Longyun.
Entré à l’Institut des sports de Shanghai dans les années 1970, Yuan Hong Hai reçoit ainsi un enseignement où se rencontrent Wushu traditionnel, travail universitaire, formes, armes, Taiji Quan et recherche technique.
Il serait donc simpliste de représenter cette histoire par une seule ligne verticale.
Nous sommes plutôt face à plusieurs enseignements qui convergent vers un même pratiquant :
Cai Longyun → Yuan Hong Hai
Wang Peikun → Yuan Hong Hai
Cette convergence est précisément ce qui donne à cette transmission sa richesse.
Elle permet de comprendre pourquoi le Taiji Quan transmis ensuite ne se réduit pas à l’exécution extérieure d’une forme. Il reste lié à une culture martiale plus vaste, dans laquelle la structure, les applications, le Tuishou, les armes, le relâchement et la compréhension du mouvement sont indissociables.
C’est cette branche qui constitue aujourd’hui l’une des principales filiations du Taiji Quan enseigné à l’École Bái Lóng.
Le style Yang : respecter la logique d’un style
Le Taiji Quan de style Yang occupe une place centrale dans notre enseignement.
Cette grande tradition est associée à Yang Luchan (杨露禅, 1799-1872), qui devint l’une des figures majeures de l’histoire du Taiji Quan au XIXᵉ siècle. La transmission familiale se poursuivit notamment par Yang Jianhou, puis par Yang Chengfu, qui joua un rôle déterminant dans la diffusion du style au début du XXᵉ siècle.
La grande structure diffusée par Yang Chengfu se caractérise par des mouvements amples, continus, réguliers et relâchés, tout en conservant la dimension martiale du Taiji Quan.
À Bái Lóng, cette référence historique est importante parce qu’elle rappelle qu’un style possède sa propre logique.
Respecter un style ne signifie pas le figer.
Cela signifie d’abord accepter d’entrer dans sa manière particulière d’organiser le corps : ses postures, ses déplacements, son relâchement, son rythme, ses transformations et sa manière de transmettre la force.
La grande forme Yang, le Tuishou, le travail de l’épée et les applications permettent précisément de conserver ce lien entre le geste visible et les principes qui donnent au mouvement son sens.
L’enseignement transmis à l’École Bái Lóng respecte la tradition classique du style Yang, ses principes fondamentaux, sa structure, le travail de la grande forme, du Tuishou, des applications et des armes. Il ne s’agit pas de reproduire mécaniquement le passé, mais de préserver la logique propre du style et la cohérence de sa transmission.
Le Qi Gong : des héritages traditionnels
aux formes officielles de santé
La transmission du Qi Gong possède une histoire différente de celle du Taiji Quan. Elle s’est construite à partir de plusieurs courants et méthodes, avant de trouver aujourd’hui à l’École Bái Lóng une expression principalement orientée vers les formes officielles du Qi Gong de santé.
Parmi les enseignements reçus dans l’environnement de Maître Yuan Hong Hai figure notamment le Zhi Neng Qi Gong (智能气功), développé au XXᵉ siècle par Pang Heming (庞鹤鸣), également connu sous le nom de Pang Ming. Celui-ci étudia différents courants de Qi Gong, de médecine chinoise et de pratiques internes avant d’organiser ces connaissances dans un système cohérent.
Par l’intermédiaire de Maître Zheng Chang Ming, élève de Pang Heming, Maître Yuan Hong Hai reçoit une part de cet héritage. Les premières méthodes du Zhi Neng Qi Gong ont ainsi participé à la formation transmise par la suite, notamment dans le travail de l’intention, de l’attention, de la qualité du mouvement et de l’organisation globale du corps.
À l’École Bái Lóng, cette influence s’inscrit toutefois dans une approche plus large. L’enseignement repose aujourd’hui principalement sur les formes officielles du Qi Gong de santé, parmi lesquelles le Yì Jīn Jīng, le Bā Duàn Jǐn, le Wǔ Qín Xì, le Mǎwángduī Dǎoyǐn Shù et le Dǎoyǐn Yǎngshēng Gōng Shí’èr Fǎ...
Ces méthodes possèdent des histoires différentes. Certaines puisent dans des pratiques très anciennes de Dǎoyǐn et de Yǎngshēng, attestées en Chine depuis plus de deux millénaires ; d’autres correspondent à des traditions plus tardives ou à des systèmes contemporains construits à partir de ces héritages.
Ces pratiques n’ont cessé d’évoluer avec les connaissances et les usages de chaque époque. Elles se sont nourries des traditions du Dǎoyǐn, du Yǎngshēng et des théories de la médecine chinoise. Cette évolution se poursuit aujourd’hui : lors de l’élaboration des formes officielles du Qi Gong de santé, les anciens corpus ont fait l’objet d’un important travail de recherche, de sélection et de réorganisation, auquel ont été associés des spécialistes de médecine chinoise, de physiologie, de sciences du sport et de recherche sur la santé.
L’objectif n’était donc pas de figer des pratiques anciennes dans une forme définitive, mais d’en préserver les principes essentiels tout en affinant leur contenu et leur mode de transmission à la lumière des connaissances contemporaines. Certaines de ces méthodes ont également fait l’objet d’études expérimentales visant à mieux comprendre leurs effets physiologiques et fonctionnels.
Ces formes sont aujourd’hui diffusées internationalement dans le cadre de l’International Health Qigong Federation, qui participe à leur enseignement, leur codification et leur diffusion.
À Bái Lóng, ce choix répond à une volonté claire : transmettre des méthodes dont les sources sont identifiées, les formes codifiées et les principes enseignés de manière structurée, tout en conservant le lien avec les traditions chinoises dont elles sont issues.
Cette continuité entre héritage traditionnel, recherche et transmission contemporaine constitue aujourd’hui l’un des fondements du Qi Gong enseigné à l’École Bái Lóng.
Une tradition ne se possède pas, elle se reçoit
Parler de filiation pourrait donner l’impression qu’il s’agit d’accumuler des noms prestigieux.
Ce n’est pas ainsi que nous la concevons.
Une filiation constitue avant tout un engagement. Elle rappelle que l’enseignement n’appartient jamais entièrement à celui qui le transmet : il a été reçu d’autres personnes, qui l’avaient elles-mêmes reçu auparavant.
Cela implique plusieurs responsabilités.
- Respecter les maîtres, en reconnaissant le temps, le travail et la confiance nécessaires à toute transmission.
- Respecter la lignée, en sachant d’où vient une méthode et en évitant de lui inventer une origine.
- Respecter le style, en apprenant sa logique avant de chercher à le modifier ou à le mélanger.
- Respecter les valeurs martiales, parce qu’une technique dépourvue d’éthique perd une partie de son sens.
Et enfin, respecter le temps de la pratique, parce qu’aucune compréhension profonde ne peut être obtenue dans la précipitation.
Cette conception rejoint directement le Wǔdé (武德), la vertu martiale.
Le respect, la patience, l’humilité, la discipline et la sincérité ne sont pas des décorations philosophiques ajoutées autour des techniques.
Ils déterminent la manière dont un élève apprend, dont un professeur enseigne et dont une école peut espérer transmettre un savoir sur plusieurs générations.
Une transmission vivante à l’École Bái Lóng
C’est dans cet esprit que le Taiji Quan et le Qi Gong sont aujourd’hui enseignés à l’École Bái Lóng.
Les formes ne sont pas abordées comme de simples chorégraphies. Chaque mouvement constitue l’occasion de travailler un principe, d’organiser le corps, d’affiner les appuis, le relâchement, le souffle et l’intention.
Le professeur montre, corrige et explique. L’élève observe, répète, expérimente et revient continuellement sur les fondamentaux. Cette relation directe demeure l’un des éléments essentiels de la transmission traditionnelle.
Les méthodes peuvent être anciennes ou plus récentes. Les cadres d’enseignement changent. Les générations se succèdent. Mais le principe demeure : un enseignement est reçu, travaillé, compris puis transmis à son tour.
À l’École Bái Lóng, nous cherchons ainsi à préserver la cohérence propre à chaque pratique. Le Taiji Quan conserve sa nature d’art martial interne, avec ses formes, ses principes, le Tuishou, les applications et le travail des armes. Le Qi Gong s’inscrit quant à lui dans une longue tradition de pratiques de santé, aujourd’hui prolongée notamment par les formes officielles du Qi Gong de santé.
Ces différentes pratiques possèdent leurs propres histoires, mais elles partagent une même exigence : respecter ce qui a été transmis tout en continuant à l’étudier avec attention et discernement.
Une tradition vivante n’est ni une reproduction figée du passé, ni une matière que l’on transforme librement au gré des modes. Elle repose sur un équilibre plus exigeant : comprendre suffisamment profondément les principes reçus pour pouvoir les faire vivre dans le présent sans en perdre le sens.
C’est cette responsabilité de transmission que l’École Bái Lóng cherche aujourd’hui à assumer, afin que les élèves puissent à leur tour comprendre d’où viennent les pratiques qu’ils étudient et poursuivre ce chemin avec la même exigence.
Pour aller plus loin
Plusieurs des maîtres évoqués dans cet article furent également liés à l’environnement Jingwu (精武), qui joua au XXᵉ siècle un rôle important dans la transmission structurée de différentes traditions martiales chinoises. L’histoire de Huo Yuanjia et de l’École Jingwu fait l’objet d’un article spécifique sur notre site.
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